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Roberta Flack & Donny Hathaway - Chanter l'amour jusqu'à la mort

Les duos qui ont chanté l’amour, l’histoire de la soul et du R&B en a connu un certain nombre. Tammi Terrell & Marvin Gaye, Nickolas Ashford & Valérie Simpson ou bien Clara Thomas & Otis Redding. Le temps d’un album ou d’une carrière en commun, ils ont offert nombreuses des plus belles chansons d’amour. Toutefois, personne n’a su exprimer cette passion avec autant de mélancolie et de beauté que Roberta Flack & Donny Hathaway, deux prodiges de la soul, mais surtout deux amis, animés d’un amour profond.


© GrownFolksMusic.com


C’est à Howard University, surnommée le Harvard Noir, à Washington, que les deux vont faire connaissance. Roberta Flack est alors déjà une surdouée du piano. En intégrant la faculté dès l’âge de 15 ans, elle devient la plus jeune étudiante de l’histoire du campus et souhaite suivre les pas de son idole, une autre prodige précoce, Nina Simone, en apprenant la totalité de son répertoire.


Malgré son arrivée à Howard University à l’âge plus « normal » de 21 ans, Donny Hathaway a déjà connu plusieurs vies. Il accompagnait au chant, dès ses 3 ans, sa grand-mère dans les églises gospel de l’Illinois et n’a pas besoin de beaucoup plus de temps pour se faire connaître sous le nom de « Donny Pitts, le plus jeune chanteur de gospel de la nation », en chantant et jouant au piano ses propres compositions.


Flyer promotionnel, 1951


Hathaway est un impatient de nature. Ses cours et son petit groupe de jazz monté au sein de la faculté le lassent rapidement, d’autant que l’industrie musicale lui fait les yeux doux. Avant même la fin de son cursus universitaire, le jeune homme revient dans l’Illinois. Cette fois, il n’est pas question de retourner chanter dans les églises, mais d’aller travailler avec, ni plus ni moins que la figure locale, l’âme de la soul de Chicago, Curtis Mayfield.

Ce dernier, ex-membre du groupe The Impressions vient de monter son propre label et son studio d’enregistrement Curtom Records. Donny Hathaway le rejoint alors en qualité de compositeur, producteur et arrangeur.

Cette première expérience professionnelle lui permet alors de côtoyer en studios certains des plus grands noms de la musique noire américaine. The Staples Singers et Aretha Franklin en feront partis.

Pour Roberta Flack, les années après l’université se révèlent frustrantes. Un drame familial l’oblige, dès la sortie de la fac, à prendre un poste de professeure de musique afin de pouvoir subvenir seule à ses besoins. D’abord enseignante en Caroline du Nord, elle trouve rapidement un poste dans un lycée de Washington. Son retour dans la capitale lui permet de se produire le soir dans les nombreux piano-bars qui peuplent la ville, et par la même occasion de développer sa voix.

Son talent et sa capacité à jongler avec les genres, du jazz, au folk en passant par le blues n’échappe à personne. Et encore moins à Henry Yaffe, propriétaire de Mr.Henry’s Restaurant, l’un des clubs les plus huppés de Washington.

Engagée pour jouer trois soirs par semaine au Mr. Henry’s Restaurant, Roberta Flack touche alors un salaire suffisamment élevé pour quitter son poste d’enseignante et se consacrer entièrement à sa carrière naissante de musicienne.

C’est ainsi lors de l’une de ses nombreuses prestations au club d’Henry Yaffe, où elle se construit une solide réputation, qu’elle fait la rencontre qui va changer son destin.

Les McCann, pianiste de jazz réputé la remarque et lui arrange une audition chez Atlantic Records, la maison de disques des plus grands artistes en cette fin des années 1960.

Fort de son solide background, l’audition est une simple formalité pour l’artiste qui signe un contrat chez Atlantic Records dans la foulée.

Ces deux talents bruts lancés chacun de leur côté dans le grand bain ne tardent pas à provoquer le destin et voient leurs chemins se croiser à nouveau lorsqu’en 1969, Roberta Flack travaille sur son premier album, First Take. Hathaway collabore alors en tant que compositeur, arrangeur, pianiste et choeur sur les balades Our Ages or Our Hearts et Tryin' Times.

Il récidive dès l’année suivante, sur le second album de la jeune artiste, Chapter Two, en lui offrant le titre Gone Away, à l’origine prévu pour Carla Thomas.

Vendu à plus d’un million d’exemplaires, c’est l’album qui lance définitivement la carrière de Roberta Flack.


Pochette de l'album First Take, Roberta Flack, 1969


Entre temps, Donny Hathaway sort également, mais plus timidement, de l’ombre avec la parution de son premier album, Everything is Everything en 1970 chez ATCO, filiale d’Atlantic Records.

Passé relativement inaperçu à sa sortie, cet LP contient pourtant l’un des plus importants morceaux de l’artiste, The Ghetto.

À l’instar de sa camarade d’Howard University, c’est avec son deuxième album en 1971, sobrement intitulé Donny Hathaway, qu’il va se faire un nom dans le paysage soul. Sa personnalité calme et introvertie ainsi que sa voix douce héritée du gospel, associée à l’utilisation du clavier électrique Wurlitzer qu’il ne quitte pas renforcent sa singularité aux yeux du public.

C’est d’ailleurs cette même année que leur collaboration artistique franchit une étape décisive. Après avoir entendu sur scène une reprise de You’ve got a Friend de Carole King par Roberta Flack, Jerry Wexler, le visionnaire vice-président d’Atlantic Records, l’homme derrière l’éclosion d’Aretha Franklin, propose à la jeune artiste d’enregistrer en duo, la reprise de ce titre, avec son ami Donny Hathaway.

L’alchimie est telle entre les deux qu’en studio, l’affaire est pliée en 20 minutes. Derrière, avec une huitième place aux Charts R&B, le succès est également au rendez-vous. « Donny et moi étions musiciens, nous n’avions pas besoin de répéter. On entre en studio et on fait ce qu’on a à faire, point. » déclare Roberta Flack.


You've Got a Friend, Roberta Flack & Donny Hathaway, 1972



Sous l’impulsion de Wexler, le duo se lance dans l’enregistrement d’un album commun.

Tout au long des dix titres qui le compose, Roberta Flack & Donny Hathaway, parut en 1972 mélange les influences folk et jazz de l’une et la soul/gospel de l’autre.

Ils chantent l’amour, ses hauts et ses bas, la joie et la mélancolie inhérentes à celui-ci. En les écoutant, il parait impossible de douter de l’amour profond qui les unit. Ce chef d’oeuvre de romantisme et de sophistication atteint son apogée commerciale avec le titre Where is the Love. N°1 des Charts R&B et récompensé d’un Grammy Awards, ce morceau voit les deux artistes, au moment du refrain, chanter à l’unisson un amour impossible.



Vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis, Roberta Flack & Donny Hathaway, offre au duo une énorme reconnaissance de la part du public bien au-delà du paysage R&B. Telle la réalisation d’un rêve de gosses, les deux amis de l’université partagent ensemble l’un des moments les plus marquants de leur carrière.



Where is The Love, Roberta Flack & Donny Hathaway, 1972

Paradoxalement, c’est à ce moment que les parcours de l’un et l’autre vont prendre des chemins bien différents. Pendant que Roberta Flack continue de tracer sa route avec succès sur des sentiers davantage Pop/Folk pour l’album Killing Me Softly, incluant son plus grand succès en solo Killing me Softly with His Song, reprise dans les années 1990 par Fugees, Donny Hathaway diagnostiqué schizophrène, sombre lentement dans la dépression.

Astreint à un régime médicamenteux drastique, il a pourtant toutes les peines du monde à éviter les nombreuses crises de paranoïa qui émaillent son quotidien.

Malgré son état préoccupant, il trouve la force d’enregistrer l’album Extension of a man en 1973.

À l’image de sa santé, Extension of a man, au-delà de son aspect doux et calme, laisse entendre un artiste troublé et empreint d’une profonde mélancolie.

Il termine l’enregistrement de l’album complètement exténué à tel point que lorsqu’il écoute le mix final de Someday We’ll All Be Free en studio, LE chef-d’oeuvre du LP, Donny Hathaway s’écroule et se met à pleurer.

De plus en plus réticent à suivre ses prescriptions médicales, son état de santé continue de se dégrader. Au-delà de son incapacité à trouver la force de défendre son album sur scène, il doit enchaîner les passages dans les hôpitaux psychiatriques. De plus en plus imprévisible, il voit également sa relation avec Roberta Flack se ternir.

Après un long passage à vide de près de cinq ans, c’est pourtant avec cette dernière que Donny Hathaway retrouve le chemin des studios. Devenue une figure majeure du R&B et de la Pop, Roberta Flack propose alors à son ancien acolyte de partager un duo sur son nouvel album, Blues Lights in the Basement en 1977. Sur la bonne voie, mais encore trop diminué physiquement, Donny Hathaway ne peut se rendre aux studios d’Atlantic Records à New York et enregistre donc ses parties seul, de son côté, à Chicago.

Une nouvelle fois, la magie opère et en se rappelant au bon souvenir de l’année 1972 quand le duo chantait l’amour comme personne avant eux, le public répond présent. The Closer I Get to You prend dès sa sortie la 2e position du Billboard Hot 100.



The Closer I Get to You, Roberta Flack & Donny Hathaway, 1977



Ragaillardi par ce succès et l’indéniable affection dont ils jouissent de la part du public, le duo se lance dans la création d’un nouvel album. Cependant, quelque chose semble irrémédiablement brisé chez Hathaway, comme le raconte Roberta Flack : « Il était évident qu’il n’était plus aussi fort qu’avant. Son corps, ses mains et ses yeux étaient différents. Ça ne m’effrayait pas, mais je me demandais comment tout ça allait se terminer. »

En studio, l’artiste peine à se contrôler. Il affirme par moments qu’il ne peut plus chanter, que des hommes blancs veulent le tuer, qu’ils ont connecté un ordinateur à son cerveau pour lui voler ses chansons et ses idées.



Face à son imprévisibilité, de nombreuses sessions doivent être avortées, comme celle du 13 janvier 1979.

Roberta Flack revient sur cette journée : « Après les séances, il était venu chez moi. Je possède un grand piano, un Bosendorfer. Il s’est mis à en jouer en disant qu’il était en train d’écrire une chanson. Elle était superbe, et j’ai ensuite préparé un repas pour lui et quelques amis. Il voulait de la bière, nous sommes allés en chercher au Deli du coin, puis nous l’avons laissé à son hôtel une ou deux heures plus tard avec son road manager. Je ne suis pas monté dans sa chambre, je lui ai dit au revoir dans le hall puis je suis rentrée chez moi. Le lendemain matin, mon petit ami m’a appelé du Canada. Il m’a demandé comment j’allais, comme s’il voulait me réconforter. Ce n’était pas la peine car je n’en savais rien. Il m’a dit « Donny est mort ».

En effet, en ce 13 janvier 1979, Donny Hathaway est retrouvé inerte en contrebas de l’hôtel Essex de New York. La vitre de la fenêtre de sa chambre du 15e étage ayant été méticuleusement retirée et autre trace de violence ayant été remarquée, la thèse du suicide fut celle retenue.

Avec le décès de Donny Hathaway, c’est une partie de Roberta Flack qui meure aussi ce jour-là. Elle, qui affirme ne pas avoir été en mesure d’en parler jusqu’à récemment, n’a d’ailleurs pas souhaité retourner en studio pour terminer l’album. Roberta Flack featuring Donny Hathaway parait finalement en 1979, grâce aux éléments enregistrés par les deux artistes avant le drame.

Cet album symbolise la fin tragique d’une profonde amitié et d’un duo à la complémentarité artistique parfaite. Une paire qui a su mélanger les genres pour parvenir à livrer des hymnes à l’amour qui résonnent avec toujours autant d’intensité dans nos oreilles et dans nos coeurs presque 50 ans après.