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Motown à Hollywood : Hitsville se lance à l'assaut du cinéma

L’affaire n’est pas si connue, pourtant au tournant des années 1970, Motown Records, alors souverain dans l’industrie musicale souhaite élargir son champ d’action promotionnel. Pour ce faire, Berry Gordy, son fondateur, va faire cap à l’ouest direction Hollywood, le temple du cinéma. C’est alors le début d’une parenthèse insolite pour la firme de Motor City dans l’industrie du 7e art.


Berry Gordy devant les locaux de Motown à Détroit ©Tony Spina/DetroitFreePress



Ce n’est un secret pour personne, Berry Gordy est un businessman accompli, jamais à court d’idée lorsqu’il s’agit de faire prospérer son empire.

Le moins que l’on puisse dire, à la fin des années 1960, c’est que son empire, Motown Records se porte bien. Les figures de proue de sa maison de disques, Marvin Gaye, The Supremes, Smokey Robinson et The Temptations, pour ne citer qu’eux, sont des artistes écoutés dans le monde entier.

La décennie a été faste avec près d’une centaine de singles classés dans le top 10 des Charts entre 1960 et 1969.

Désireux de ne pas se contenter de ces acquis, Gordy est à la recherche de nouveaux canaux de diffusion pour promouvoir la marque Motown.

Son attention va alors se porter sur le cinéma, d’autant qu’il dispose déjà d’une structure dédiée aux activités audiovisuelles, réservée pour l’heure aux programmes télé.

Fondé en 1968 et dirigé par Suzanne de Passe, Motown Productions produit ce que l’on appelle communément aux États-Unis des « television specials ». Ce sont des programmes unitaires qui dans le cas de Motown servent à faire la promotion de différents artistes maison au cours d’émissions qui leur sont dédiées. The Jackson Five, Smokey Robinson et Diana Ross notamment auront les honneurs du « television special ».

Fort de cette entité déjà structurée, Berry Gordy fait alors évoluer sa filiale vers l’activité cinéma. Le premier projet Motown version cinéma doit être fidèle à l’identité de la firme : musical, exaltant la culture afro-américaine et consensuel.

Ce sera Lady Sings the Blues, biopic sur Billie Holliday, artiste de Jazz noire à la vie particulièrement rude.

Diana Ross, la figure féminine majeure de la Motown est choisie pour incarner Lady Day dans ce qui sera alors ses débuts au cinéma.

Billy Dee Williams, qui interprètera l’inoubliable Lando Calrissian dans la saga Star Wars quelques années plus tard, endosse le rôle de Louis McKay, le mari de Billie Holliday.

Sorti en salle par Paramount Pictures en 1972, le film remporte 20 millions de dollars pour un budget initial de 14 millions de dollars.

Mais plus que ce relatif succès, avec Lady Sings the Blues, Motown Productions s’offre une notoriété grâce à des retours positifs autant du public que de la presse, concrétisés par cinq nominations aux Oscars dont celle de la meilleure actrice pour Diana Ross.



Diana Ross dans Lady Sings The Blues ©JobeteFilmCorporation

La sortie du film est bien évidemment l’occasion pour Motown Records d’éditer la bande originale interprétée par Diana Ross. Faisant plus que compléter les revenus générés par l’exploitation du film, ce double 33 tours sera un véritable succès puisqu’il prend la tête des ventes d’albums aux États-Unis au moment de sa parution.

Conforté dans ses positions, Berry Gordy affiche désormais l’ambition de pérenniser les activités cinéma de sa structure. C’est d’ailleurs l’enseignement principal du déménagement des bureaux de la Motown vers Hollywood dans le courant de l’année 1972.

Toutes les activités de la firme, y compris musicales, qui restent bien évidemment majoritaires, sont désormais orchestrées depuis La Cité des Anges.

Plusieurs projets de longs-métrages sont alors lancés simultanément. Mahogany en 1975 est le premier à débarquer sur grand écran. Ce drame romantique évoquant le destin d’une jeune femme issue des quartiers pauvres de Chicago et rêvant de devenir styliste se place dans la lignée de Lady Sings The Blues. Le couple Diana Ross/Billy Dee Williams est reconduit. Autour d’eux, les figures du cinéma d’auteur, Anthony Perkins (Norman Bates dans Psychose d’A.Hitchcock) et le français Jean-Pierre Aumont, sont engagées pour des rôles secondaires.

Surtout le choix de Tony Richardson à la réalisation, père du Free Cinéma, sorte de Nouvelle Vague à l’anglaise, indique une volonté de Motown Productions d’acquérir une respectabilité en s’entourant de professionnels habitués à un cinéma exigeant.

Pour autant, peu satisfait par les premières scènes mises en boite par le cinéaste britannique, Berry Gordy évince Tony Richardson du plateau et va lui-même, pourtant pas réalisateur pour un sou, reprendre la main sur la mise en scène. Il est toutefois probable que le producteur de musique ait bénéficié d’aides extérieures non créditées au générique pour boucler le film.

Quoi qu’il en soit, les thématiques présentes dans Lady Sings the Blues se retrouvent dans Mahogany : les personnages noirs occupent une place bien plus importante que dans l’immense majorité des productions hollywoodiennes des années 1970, une certaine bienséance et consensualité rythment toujours le récit et la partition musicale continue à être omniprésente.



Anthony Perkins et Diana Ross sur le tournage de Mahogany en 1975

Raillé par la critique, Mahogany touche pourtant sa cible et embarque une large audience féminine. Surtout, le single de Diana Ross édité pour accompagner la sortie du film, Theme from Mahogany (Do you Know Where You’re Going To) dépasse les attentes et se classe numéro des ventes aux États-Unis sur la semaine du 18 janvier 1976.

Suite au succès des ces deux premières productions, le rythme s’accélère et Motown produit cinq films en deux ans entre 1976 et 1978. Tous, à l’exception notable d’Almost Summer en 1978, voient des acteurs noirs interpréter les rôles principaux. Avec la présence du groupe The Commodores dans Thank God It’s Friday, ces films sont aussi l’occasion de mettre en avant d’autres artistes de la maison Motown.

En coulisses, Motown Productions met tout en oeuvre pour changer de braquer et assoir définitivement sa notoriété dans l’industrie cinématographique.

Pour cela, Berry Gordy et son équipe se donnent les moyens de leurs ambitions avec une réadaptation de The Wiz, comédie musicale de Broadway elle-même fortement inspirée du Magicien d’Oz, film musical de 1939. Côté talents : Diana Ross et Michael Jackson au casting, Sidney Lumet à la réalisation, Quincy Jones à la direction musicale et Joel Schumacher au scénario.

Un budget de 24 millions de dollars est alloué pour mener à bien ce projet titanesque. Il devient alors, en 1978, le film musical le plus cher de l’histoire.



Extrait de The Wiz (1978). Ease on Down the Road, Diana Ross & Michael Jackson

The Wiz semble alors avoir suffisamment d’atouts pour emprunter la «yellow brick road» direction le succès mais le projet reste périlleux.

Et cela se confirme rapidement à l’écran. Le résultat déconcerte critiques et spectateurs. Tout, des décors, aux costumes, en passant par l’interprétation des comédiens, est particulièrement outrancier. Entre comédie musicale pour enfants trop effrayante et volonté d’intéresser une audience adulte avec une réflexion politique trop limitée, le film cible plusieurs publics à la fois sans parvenir à réellement en toucher un seul.

En effet, avec 13 millions de dollars générés, The Wiz est un échec. Celle qui en pâtit le plus c’est Diana Ross, l’interprète de Dorothy. Particulièrement chahutée par la critique, sa volonté de prêter ses traits pour le rôle d’une jeune fille de 12 ans alors qu’elle en a déjà 34 au moment du tournage suscite l’incompréhension.

Cette adaptation de The Wiz, c’était pourtant son idée. C’est elle qui avait confessé à Berry Gordy son rêve de se retrouver dans la peau de Dorothy. En l’accompagnant dans l’accomplissement de ce souhait un peu (trop ?) fou, le fondateur de la Motown a livré en pâture la plus grande diva de sa maison de disques et précipité la fin de sa carrière sur grand écran.

Hollywood est impitoyable et dans sa quête d’une notoriété cinématographique, Berry Gordy en fait l’amère expérience. Il pourra au moins se consoler en se targuant d’avoir permis la rencontre entre Quincy Jones et Michael Jackson sur le tournage du film. Une rencontre qui débouchera sur la plus prolifique des collaborations de l’histoire de la musique. Mais ça c’est une autre histoire…

Toujours est-il qu’à la fin des années 1970, Motown Productions est à l’arrêt.

Il faudra attendre 7 ans avant de revoir le logo de la firme de Detroit s’afficher à nouveau sur les écrans noirs des salles obscures pour ce qui sonnera comme un baroud d’honneur.

Cette dernière production, Le Dernier Dragon (Berry Gordy’s The Last Dragon en VO) surfe sur la mode des séries B kitsch à petits budgets du début des années 1980.

Entre film de Kung-Fu et comédie musicale, Motown Productions provoque un étonnant mélange des genres qui semble se justifier par le simple fait de proposer une revue d’effectif des artistes encore engagés au sein de la maison de disques.

Ainsi DeBarge, Willie Hutch, Stevie Wonder, Smokey Robinson et Vanity se succèdent pour poser leur voix sur la bande originale.

Le relatif succès commercial du Dernier Dragon aurait pu ouvrir la voie à un virage vers les films de série B pour la Motown mais il restera finalement sans suite. Le changement de cap de la filiale, du cinéma vers les activités télévisuelles, déjà entamé après l’échec de The Wiz, s’accentue encore tout au long des années 1980.

Le rêve hollywoodien de Berry Gordy finit par prendre définitivement fin en 1989, au moment de la vente de Motown Productions, un an après avoir déjà cédé ses parts de Motown Records à MCA pour un joli pactole de 61 millions de dollars.

Le temps de dix films, la firme de Detroit aura réussi ce que très peu de maisons de disques indépendantes sont parvenues à accomplir : pénétrer dans l’univers très fermé de la production cinématographique hollywoodienne. Cette volonté affichée de profiter des canaux promotionnels offerts par le cinéma pour accentuer les ventes de vinyles estampillés Motown Records, souvent au détriment de la qualité des oeuvres proposées à l’écran, aura finalement eu raison de cette joyeuse parenthèse pour Berry Gordy et sa troupe d’artistes.